
Mais Mme Chabot, qui, elle aussi,épiait son fils sans cesser de préparer les légumes pour la soupe,intervint :
— Alors, tu ne mangespas ?
— Je n’ai pas faim, mère.
— Parce que tu as encore étésoûl cette nuit, je parie ! Avoue-le !
— Non.
— Si tu crois que cela ne sevoit pas ! Tu as les yeux tout rouges ! Et un teint de papiermâché ! C’est bien la peine de faire l’impossible pour te donner desforces ! Allons ! mange au moins les œufs…
Pour une fortune, Jean en aurait étéincapable. Il avait la poitrine serrée. Et l’atmosphère quiète de la maison, sonodeur de lard et de café, le mur blanc, la soupe qui commençait à cuire, toutcela mettait en lui comme une nausée.
Il avait hâte d’être dehors, hâtesurtout de savoir. Il tressaillait au moindre bruit de la rue.
— Il faut que je m’en aille.
— Il n’est pas l’heure. Tuétais avec Delfosse, hier au soir, n’est-ce pas ?… Mais qu’il vienneencore ici pour te chercher !… Un gamin qui ne fait rien, parce que sesparents sont riches !… Un vicieux !… Et il n’a pas besoin de se leverle matin pour aller à son bureau, lui !
M. Chabot ne disait rien, mangeaiten regardant son assiette pour ne pas avoir à prendre parti. Un locataire dupremier descendit, un étudiant polonais, qui gagna directement la rue et serendit à l’Université. On en entendait un autre qui s’habillait juste au-dessusde la cuisine.
— Tu verras, Jean, que celafinira mal ! Demande à ton père s’il faisait la bombe, à ton âge !
Et Jean Chabot avait vraiment lesyeux striés de rouge, les traits tirés. On voyait un petit bouton pourpre surson front.
— Je m’en vais !répéta-t-il en regardant l’heure.
Juste à ce moment, quelqu’un donnaitdes petits coups à la boîte aux lettres encastrée dans la porte d’entrée.C’était la façon d’appeler des intimes, la sonnette servant aux étrangers. Jeanse hâta d’aller ouvrir, se trouva en face de Delfosse qui questionna :
