
— Tu viens ?
— Oui… Je prends mon chapeau…
— Entrez, Delfosse ! criaMme Chabot de la cuisine. Justement, je disais à Jean qu’il est temps que celafinisse ! Il est en train de se ruiner la santé ! Que vous fassiez lanoce, cela regarde vos parents. Mais Jean…
Delfosse, long et maigre, le teintencore plus pâle que Chabot, baissait la tête en esquissant un sourire gêné.
— Jean doit gagner savie ! Nous n’avons pas de fortune, nous ! Vous êtes assez intelligentpour le comprendre et je vous demande de le laisser tranquille.
— Tu viens ?… soufflaJean, qui était au supplice.
— Je vous jure, madame, quenous… balbutia Delfosse.
— À quelle heure êtes-vousrentrés cette nuit ?
— Je ne sais pas… Peut-être àune heure…
— Et Jean a avoué qu’il étaitplus de deux heures du matin !
— Il est temps que j’aille aubureau, mère…
Il avait son chapeau sur la tête. Ilpoussa Delfosse dans le corridor. M. Chabot se levait à son tour et endossaitson manteau.
Dehors, comme dans toutes les ruesde Liège à ce moment, on voyait des ménagères qui lavaient le trottoir à grandeeau, des charrettes de légumes et de charbon arrêtées devant les portes, et lescris des marchands s’entendaient de loin, se répondaient d’un bout du quartierà l’autre.
— Eh bien ?…
Les deux jeunes gens avaient tournéle coin de la rue. Ils pouvaient laisser percer leur inquiétude.
— Rien !… Le journal de cematin ne parle de rien !… On n’a peut-être pas encore trouvé le…
Delfosse portait une casquette d’étudiantà grande visière. C’était l’heure où tous les étudiants se dirigeaient versl’Université. Sur le pont enjambant la Meuse, ils formaient presque un cortège.
— Ma mère est furieuse… C’estsurtout à toi qu’elle en veut…
Ils traversaient le marché, sefaufilaient entre les paniers de légumes et de fruits, foulaient aux pieds desfeuilles de chou et de salade. Jean avait le regard fixe.
