— De la bière !… Et desfrites !… Et des moules !…

Et voilà qu’après cette premièreportion, ils en recommandent. Ils ont faim. Une faim extraordinaire. Et ils ensont déjà à leur quatrième bock !

Ils ne se regardent toujours pas.Ils mangent farouchement. Dehors, c’est l’obscurité, avec de rares passants quimarchent vite.

— Cela fait combien, garçon ?

Une nouvelle terreur. Auront-ils àeux deux assez d’argent pour payer leur souper ?

— … sept et deux cinquanteet trois et soixante et… dix-huit septante-cinq !…

Il reste juste un franc pour lepourboire !

Les rues. Les volets clos desmagasins. Les becs de gaz et dans le lointain les pas d’une ronde d’agents. Lesdeux jeunes gens traversent la Meuse.

Delfosse ne dit rien, regardefixement devant lui, l’esprit si loin des réalités du moment qu’il nes’aperçoit pas que son ami lui parle.

Et Chabot, pour ne pas rester seul,pour prolonger le côte à côte rassurant, va jusqu’à la porte d’une maisonconfortable, dans la plus belle rue du quartier.

— Refais un bout de chemin avecmoi… implore-t-il alors.

— Non… Je suis malade…

C’est le mot. Malades, ils le sonttous les deux. Chabot n’a fait qu’apercevoir le corps un instant, mais sonimagination travaille.

— C’était bien le Turc ?

Ils l’appellent le Turc faute desavoir. Delfosse ne répond pas. Il a introduit sans bruit sa clé dans laserrure. On aperçoit dans la pénombre un large corridor orné d’unporte-parapluies de cuivre.

— À demain…

— Au Pélican ?…

Mais la porte bouge déjà, va serefermer. C’est maintenant un vertige. Être chez soi, dans son lit !Est-ce qu’alors ce n’en sera pas fini de cette histoire ?

Et voilà Chabot tout seul dans lequartier désert, à marcher vite, à courir, à hésiter aux angles des rues et às’élancer comme un fou. Place du Congrès, il fuit les arbres. Il ralentit lepas parce qu’il devine un passant au loin. Mais l’inconnu prend une autredirection.



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