Chabot, lui aussi, a aperçu quelquechose. Mais il a mal distingué… Comme un corps étendu sur le sol, près du bar…Des cheveux très noirs…

Ils n’osent plus bouger. La boîted’allumettes est par terre, mais on ne la voit pas.

— Tes allumettes !…

— Je n’en ai plus…

L’un d’eux heurte une chaise.L’autre questionne :

— C’est toi ?…

— Par ici !… Je tiens laporte…

Et le robinet coule toujours. C’estdéjà un apaisement. C’est une première étape vers la délivrance.

— Si l’on faisait de lalumière ?

— Tu es fou ?…

Les mains tâtonnent, cherchent leverrou.

— Il est dur…

Des pas, dans la rue. Ils ne bougentplus. Ils attendent. Des bribes de phrase :

— … moi je prétends que sil’Angleterre n’avait pas… Les voix s’éloignent. Ce sont peut-être les agentsqui discutent politique.

— Tu ouvres ?

Mais Delfosse n’est plus capabled’un geste. Il s’est adossé à la porte et tient sa poitrine haletante à deuxmains.

— … il avait la boucheouverte… bégaie-t-il.

La clé tourne. De l’air. Des refletsd’un réverbère sur les pavés de la ruelle. Ils ont tous les deux envie decourir. Ils ne pensent même pas à refermer la porte.

Mais là-bas, au tournant, c’est larue du Pont-d’Avroy, où il passe du monde. Ils ne se regardent pas. Il semble àChabot que son corps est vide, qu’il esquisse des mouvements mous dans ununivers de coton. Les bruits eux-mêmes viennent de très loin.

— Tu crois qu’il estmort ?… C’est le Turc ?

— C’est lui !… Je l’aireconnu… Sa bouche ouverte… Et un œil…

— Que veux-tu dire ?

— Un œil ouvert, l’autre fermé.

Et, rageur :

— J’ai soif !

Ils sont rue du Pont-d’Avroy. Tousles cafés sont fermés. Il ne reste d’ouvert qu’une friture où l’on sert desbocks, des moules, des harengs au vinaigre et des pommes frites.

— On y va ?

Le cuisinier tout en blanc activeses feux. Une femme qui mange, dans un coin, adresse un sourire engageant auxdeux amis.



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